Au Maroc, les juifs habitaient au Mellah, quartier entouré de murs, le séparant de la population arabe. Au 8e siècle, Idris II, beau-frère de Mohamed, trouvant les juifs très habiles dans le travail, construisit un mur renfermant un quartier de la ville qui était près de son palais, pour protéger les juifs. Mais le premier mellah officiel fut établi à Fès en 1438 dans le but encore une fois d'abriter les juifs des violences de la population Arabe.
Au 19e siècle, dans certaines villes, les juifs furent souvent obligés d'habiter au Mellah. Le soir on fermait les portes, défendant a quiconque d'en sortir. Le Mellah qui avait commencé comme une résidence privilégiée devint une véritable prison dans les siècles qui suivirent.
Les habitations étaient fort exiguës, les conditions de vie très rudes et au fur et a mesure que la population juive augmentait, le Mellah devenait surpeuplé. Mis a part quelques commerçants qui arrivaient à s'enrichir, la majorité de la population restait pauvre.

Autres documents à consulter
Le Mellah de Fès sur le remarquable site ouedaggdai

L'origine du mot Mellah


Selon André Chouraqui, le mot Mellah « entre dans une lettre judéo arabe, datée de 1541 » et qui signifie: « lieu ou les Juifs vivaient ». La lettre marque la première apparition connue du mot « Mellah » avec une signification autre que sa désignation première : Sel. En arabe, le mot « Sel » se dit en effet « Mellah ». On estime généralement que ce nom vient de la localisation historique du quartier juif de Fès. Il fut en effet fondé dans une zone où s’effectuait le commerce du sel. Le nom de Mellah viendrait donc de cette caractéristique particulière, et fut reprise pour désigner les autres quartiers juifs alors en construction dans les autres villes.

"Le Mellah est au Maroc ce que le Ghetto est a l'Europe : le nom historiquement donné au quartier juif. Au delà de cette définition qui fait l'unanimité tranquille des hommes compétents, on quitte la terre ferme pour entrer dans le monde de la fantaisie dès qu'on cherche a retrouver l'origine et la signification de ce simple mot : le Mellah". …

Extrait de "L"Esprit du Mellah", de Joseph Toledano (13)
Voir la suite dans ce => document


Pour l’anecdote, voici une autre explication qui est populaire parmi les membres de la génération née entre les deux guerres mais qui semble historiquement fumeuse. « Quand les guerriers musulmans revenaient d’une bataille, ils ramenaient comme trophées les têtes coupées de leurs ennemis. Une tache qui était imposée aux juifs était de saler les têtes pour les conserver empalés » …

Le Mellah vu par Charles de Foucault
"Le péché disait André Gide est dans le regard et non dans l'objet qu'on regarde. Et quand il est dans les deux on a cette anthologie littéraire sur le Mellah. On sent bien que les auteurs se complaisent dans l'abject, ajoutant encore plus de noir à un tableau qui ne manquait déjà pas d'ombres.
Le grand maître, le pionnier c'est Charles de Foucault qui fut au 19e siècle le premier Européen à parcourir le Maroc déguisé en rabbin. Son sens de la charité chrétienne, se confesse-y-il, l'empêche d'écrire des Juifs du Maroc tout le mal qu'il en pense. N’empêche qu'il les trouve "sans qualités et sans vertu, paresseux et efféminés, ils ont tous les vices et toutes les faiblesses de la civilisation, sans en avoir aucune des délicatesses."  Quant à leur quartier: "Dans le Mellah le Juif est chez lui, en rentrant il remet ses chaussures et le voilà qui s'enfonce dans une dédale de ruelles sombres et sales, il trotte au milieu des immondices, il trébuche contre des légumes pourris, il se heurte à un âne malade qui lui barre le chemin, toutes les mauvaises odeurs lui montent au nez… s'il est pauvre, il se glisse dans une chambrette ou grouillent, assis par terre, des femmes et des enfants; un réchaud, une marmite forment tout le mobilier…".
Quel contraste entre ce pauvre chanteur musulman et les Juifs qui l'entourent! "Lui, beau, la figure éveillée, spirituelle, grands yeux expressifs, dents superbes, cheveux bien plantés et rasés, barbe courte, bien fait, souple, mains et pieds charmants, et quoique misérable, brillant de propreté. Eux, laids, à l'air endormi, presque tous louchant, boiteux ou borgnes, crevant de graisse ou maigres comme des squelettes, chauves, la barbe longue et crasseuse, mains énormes et velues, jambes grêles et arquées, dents pourries, et même les riches d'une saleté révoltante".
De Foucault déculotté
"Le déguisement en rabbin avait bien trompé les Musulmans mais les Juifs n'en furent pas dupes et gardèrent le secret. L'épisode le plus dramatique se serait passé à Meknès. Le faux rabbin y fut invité à donner un sermon dans la grande synagogue, slat rebbi Shemaya. Troublés puis révoltés par ce sermon peu orthodoxe, les rabbins s'interrogèrent du regard. L'un d'eux se leva et prononça la phrase terrible: "ce sont là paroles de mécréant!" Rabbi Haïm Mréjen alla encore plus loin et proclama "Ce sont là paroles d'incirconcisé" et aussitôt les fidèles s'en saisirent et le déculottèrent. Le spectacle confirma le diagnostic du grand rabbin. Mais d'un commun accord il fut décidé de garder le secret de crainte de repréailles quand les Français viendraient."

Extrait de "L"Esprit du Mellah", de Joseph Toledano (13)

Histoire du Mellah de Fès

L'histoire du Mellah de Fès s'inscrit tout naturellement dans:
=> l'histoire de la ville de Fès
et => Histoire de la nouvelle ville de Fès sur ouedaggai

On consultera aussi:
=> Les Juifs dans l'histoire de Fès

Histoire du judaïsme de Fès

L'arrivée des Juifs a Fès s'est faite en trois époques différentes:

La première depuis la création de la ville jusqu'en 1492.

Sous Idriss II arrivent venant d'Andalousie à Al Fas des bourgeois et aristocrates musulmans et peu après des Juifs en partie également d'Andalousie Cette époque connut alternativement différentes périodes de calme et de violence. Une forte période de violence eut lieu a l'époque des Almohades (une tribu berbère terriblement fanatique même aux yeux de l'Islam) qui ayant dû se retirer d'Espagne revinrent vers le Maroc et Fès.

De par sa position géographique, Fès a servi de pont entre le centre où a été rédigé le Talmud, la Babylonie, et le nouveau pôle de création en Espagne. C'est à Fès qu'ont été posées les bases de la grammaire hébraïque. Au début du Xe siècle la connaissance de l'hébreu était si parfaite que les rabbins annulèrent l'obligation de la traduction en araméen: Le Targoum, Une floraison d'études de grammaire et de Halakha est marquée par plusieurs noms illustres: Dunnat Ben Lavrat, Rabbi Yehudah Bar Hayoug, Abraham Ibn Daoud al-Fassi, Rabbi Itshak al-Fassi (RIF).
Voir détails dans
=> Rabbins
 
L'unification du Maroc et de l'Espagne musulmane réalisée par la nouvelle dynastie des
Almoravides (1060-1130) si elle favorise cet exil des lettrés vers le nouveau centre de la création juive, contribue également à la prospérité matérielle de Fès qui devient le centre économique et militaire de cet empire qui s'étend également au reste de l'Afrique du Nord et les commerçant juifs y jouent un rôle de premier plan comme l'écrit le grand géographe arabe de l'époque El Bekri: "Les Juifs sont plus nombreux à Fès que dans toute autre ville du Maghreb et c'est de là qu'ils rayonnent pour leurs affaires dans toutes les paries du monde."

Lorsque les
Almohades dominent Fès ils obligent les Juifs  à se convertir. Ce fut le temps ou Rabbi Maïmon et son fils Moshe , Rambam (Maimonide) s'étaient réfugiés à Fès. Rabbi Maïmon et ses fils arrivent à fuir. Mais les convertis essaient de conserver une identité juive et des rites. Ils conservent des noms typiques tels que Elkohen, Skali, Kessous, et jusqu'a récemment ils préféraient se marier entre eux et vivre entre eux; ils furent appelés Lebidim.  La royauté des Mérinides fut plus tolérante envers les Juifs.
En 1438 est créé le premier Mellah à Fès. Puis un Juif Haroun Ben Battash sera nommé premier ministre par le Roi mais sera assassiné peu après. 

La seconde période commence en 1492, lors de l'expulsion des juifs d'Espagne.
La Communauté de Fès déjà célèbre attire les expulsés d'Espagne, qui seront appelés Megourashim.
Sur plus d'un million de Juifs qui résidaient alors en Espagne seuls 200 a 250 000 acceptèrent et se refugièrent essentiellement en Turquie et au Maroc, surtout à Fès et ceci grâce au Sultan qui accepta leur venue. Sur environ 40 000 arrivées au Maroc on pense que près de 20 000 s'installèrent à Fès.
Après une période d'environ 50 ans de conflits après entre Toshavim et Megourashim, (à propos de la cacherout de la viande et de différents rites), un accord intervient et ce sont les Megourashim qui finissent par décider. Toutes les synagogues adopteront le rite espagnol, sauf une seule appelée synagogue des Toshavim ou "Slah del Fassiym".

Voici un
=> document qui établit les règlements de la communauté des exilés de Castille à Fès.

Il existe encore des différences en ce qui concerne les prières. Par exemple à Rosh Hodesh on lit le Hallel chez les Megourashim mais pas chez les Toshavim. Et ce qui est particulièrement important ce sont les décisions concernant les droits de la femme. Pour les lois d'héritage (dine yerousha), la femme hérite de 50% lors du décès de son époux et ce contrairement a ce qui est écrit dans la Torah elle même. Et si la femme décède 50% reviennent a la famille de la femme. Et ces décisions sont un héritage de l'Espagne. Dans différents domaines non traités par la Halakha, comme le commerce, les problèmes sociaux, etc. on crée des Taqanot pour répondre a tous ces  problèmes, et un très grand nombre de Taqanot ont été promulguées, et ce encore jusqu'en 1956 Rabbi Shaul Ebn Danan osait encore promulguer des Taqanot.
Un autre exemple fort intéressant est l'instauration d'un véritable système démocratique unique à l'époque dans le monde juif. Un comité de sept membres comprenant les rabbins, le naguid et autres administrateurs désirait prendre des décisions dans toutes sortes de domaines. Mais le Shabat ces désirs étaient présentés dans toutes les synagogues et l'on votait. Et sans majorité les décisions ne pouvaient passer!
Sur le plan social on trouve, dominant le petit peuple, deux oligarchies, celle des Rabbins et celle des riches commerçants. On peut rappeler les familles  importantes de Rabbins de la Communauté: Hassarfati, Abensur, Ebn Danan, Serrero, Monsonego.  Sur le plan de la créativité, de la pensée, de la poésie un essor considérable apparait. Par exemple dans le domaine des pyoutim, le développement est particulier, parfois en judéo-arabe, parfois en hébreu exceptionnellement riche et beau comme chez Rabbi Yaacov Ebn Tsur (Yaavets).
En conclusion : Enormément de documents concernant cette communauté existent mais ne sont pas publiés et ceci bêtement, par manque d'argent. A Meknes, en revanche, on a beaucoup publié et c'est pourquoi les Rabbins de cette ville sont mieux connus.
Le Rabbin de Fès R. Yossef Benaim a écrit 48 livres surtout des chroniques historiques y compris les évènements de la seconde guerre mondiale, mais aussi un livre de base qui donne la liste et les coordonnées de TOUS les rabbins du Maroc : Malche Rabanan (Toledot rabbane morocco).

La troisième période se situe après 1912, dès le protectorat français.
Les communautés en général et celle de Fès en particulier recherchent avant tout la modernité et son caractère de centre toranique qui a existe 1100 ans va perdre son aura, au contraire de Meknes par exemple.

Textes empruntés aux exposés de Yossef Chetrit et Moshe Amar lors du Symposium tenu à Tel Aviv en 2007 à l'initiative de l'Association des juifs originaires de Fès et de Sefrou en Israël, reproduits dans www.dafina.net


C'est en 1912 qu'a lieu le "Tritel"
En 1912, la protection de Fès était assurée par des supplétifs "indigènes" enrôlés dans l'armée française. Les autorités militaires ayant décidé de réduire les soldes, les recrues se révoltent et les tabors, suivis par la population, massacrent leurs supérieurs et les européens qu'ils rencontrent. Puis c'est au tour du mellah, ou vivent plus de 10 000 juifs , de subir les assauts des mutins, assauts qui se transforment vite en pogroms. Le quartier est pillé, saccagé, incendié en partie. Il y aura près de 200 morts dans la population juive. Prévenu, le Sultan ouvrira la porte d'un de ses palais pour donner asile aux rescapés. Ils y resteront 15 jours avant que le calme ne revienne.

Consulter le texte de Vidal Serfaty
=> le "Tritl"
ainsi que l'article:
=> http://www.universtorah.com/ns2_dossier-1862-le-tritel-ou-le-pogrom-de-fez.htm

RuinesTritel-12 copie
Tritel-14
Après la seconde guerre mondiale la tendance à s'installer en Ville Nouvelle s'accélère, si bien qu'une bonne partie des Juifs de Fès perdra tout contact avec le mellah, et avec sa langue, le français devenant le langage usuel.
Avec la création de l'état d'Israël en 1948, et surtout l'indépendance du Maroc en 1956, commence l'exode des Juifs de Fès vers Israël, la France, la Belgique, la Suisse, le Canada, les Etats Unis et autres pays d'accueil.
Le Mellah de Fès n'est plus guère habité par les Juifs depuis la fin du 20
e siècle.